La Lettre Jaune °2

Depuis ma première lettre ouverte aux Gilets jaunes, quatre samedis ont passé où, pour trois d’entre eux, je suis descendu dans la rue. Rien n’a changé si ce n’est que les foules défilent encore massivement, comme au mois de janvier, et que le soutien de la population ne se dément pas et même augmente. Le mouvement s’est inscrit dans le cours des choses. On a cru que ce serait une course de rapidité, une révolte éclair ou bien rien ; c’est en réalité une course de fond pour la conservation des droits essentiels qui se profile.

Samedi dernier pour l’acte XIII, des journalistes et certains députés de la majorité dénonçaient l’implication de Gilets jaunes dans un incendie chez le président de l’Assemblée nationale, un tag antisémite écrit en « lettres jaunes » sur la façade d’un restaurant parisien, et l’incendie d’une voiture militaire par la « foule haineuse » pointée par le président de la République. Aucune de ces informations ne s’est avérée avoir été jusque-là être exacte. Deux d’entre elles sont même notoirement fausses. On l’a compris, c’est une guerre d’images virulente qui a lieu depuis treize semaines, avec d’un côté sur les réseaux sociaux les visages défigurés, les yeux perforés et les os à vif des manifestants, de l’autre, sur les chaines d’information, des voitures brûlées et des commentaires diffamatoires des heures durant.

Le gouvernement a confirmé sa volonté de n’apporter aucune réponse politique au mouvement social en cours, et a ainsi déclaré ouvertement la guerre à son peuple qui refuse de se laisser intimider par les manœuvres à l’œuvre. Depuis trois mois, je vois des milliers de blessés, des milliers de condamnations et d’arrestations arbitraires, la perquisition d’un média, les brimades aux opposants politiques et de nombreux suicides chez les forces de police, sans parler de tous ceux que l’exécution d’ordres ignobles répugnent. Aujourd’hui je constate froidement que la France n’est pas une démocratie, ne l’est plus, mais est en train de devenir un Etat autoritaire, un Etat policier qui dérive peu à peu vers le pire.

Ce qu’on voit dans les manifestations ne ressemble à rien de ce qui est décrit. Ce sont des hommes et des femmes de tous âges qui battent aujourd’hui le pavé pacifiquement, justement parce qu’ils espèrent encore en la démocratie, parce qu’ils sont les derniers à y croire, à y croire vraiment. A chaque manifestation les groupes organisés, black-blocs ou antifas, qui ne sont jamais beaucoup plus qu’une ou quelques centaines, sont le prétexte offert pour tirer sur la foule. Les casseurs, pourtant bien identifiables et peu nombreux, servent aujourd’hui objectivement l’exécutif qui se cache de mutiler gratuitement tout un peuple.

Le Président et son gouvernement sont le bras armé de la classe dominante, prête à tout pour conserver ses intérêts, y compris à écraser dans le sang les exploités qui exigent de ne plus l’être.

Il ne faut pas plier, on ne peut plus plier, l’Etat a eu peur et il nous le fera payer si tout cela cesse. Individuellement nous paierons, sachez-le. Tout est encore possible, d’un côté comme de l’autre, vous devez vous protéger, ne croyez pas en la pitié de ces hommes à votre égard. S’ils le pouvaient, ils réprimeraient tout ceci bien plus férocement encore. L’Histoire se chargera de les condamner. Il faut pour cela s’assurer qu’ils ne puissent pas l’écrire.


L.H

La Lettre Jaune

J’ai vingt ans, et j’écris ces lignes non par envie mais par devoir. Ce que je vois chaque jour depuis maintenant deux mois m’oblige à prendre cette initiative. Je parle de ces gens qui, bien au-delà des samedis qui se suivent, se mobilisent dans un froid tranchant de jour comme de nuit, dans la perspective d’un lendemain moins sombre.
Mon propos sera noyé dans le flot quotidien d’informations et de soutiens, mais je veux poser ces choses par écrit car en parler chaque jour autour de moi ne me suffit plus.

Je vois depuis plusieurs semaines, chaque jour, défiler sur mon écran des visages ensanglantés, déformés par la douleur de l’impact de balles de défense projetées à trois cent kilomètres heures. J’ai vu il y a peu, la vidéo d’un homme qui appelait à l’aide dans un râle étouffé, tenant son bras au bout duquel il n’y avait plus que des tendons pendants se reflétant dans son regard vitreux. J’ai vu aussi des femmes, des jeunes, des sexagénaires, se faire trainer sur plusieurs mètres en se faisant rouer de coups de matraques, les cris de dissuasion ne changeant rien à la violence avec laquelle ils étaient portés. Ceci est un constat froid, en aucun cas un procès fait aux gendarmes et aux policiers en tant qu’individus. Eux aussi se tiennent depuis deux mois debout dans le froid, et reçoivent les pavés et les crachats de leurs frères. La plupart ne sont que des jouets, pas des monstres. Il n’y a qu’une poignée de coupables, bien identifiée, leurs chefs, et au-dessus d’eux ceux qui ont choisi l’affrontement, alors que les Gilets jaunes ne voulaient que le respect, un quotidien meilleur, et pouvoir avoir la certitude que leurs enfants en profiteraient à leur tour. Pas de demande indécente a priori, mais celles-ci n’ont reçu que des sourires méprisants, des insultes et des coups.
Le peuple doit se taire, voilà ce qu’ils ont répondu alors que celui-ci ne demandait rien depuis trop longtemps.

Les tentatives grossières de renvoyer un mouvement populaire spontané et apolitique à la haine agitée en permanence par l’extrême droite n’ont entamé en rien votre détermination et le soutien populaire encore massif que vous recevez aujourd’hui. Pour ne pas tomber du côté obscur, échec qui relèverait de l’entière responsabilité de la gauche, du Parti Socialiste, des syndicats qui se sont tout de suite mis en porte-à-faux par rapport au mouvement, il faut continuer de s’informer, de lire et de parler sans exclure rien ni personne. Nombreux sont ceux, qui pendant la période que l’on traverse, se sont massivement et en profondeur intéressés à l’Histoire ou aux écrits révolutionnaires. Beaucoup disent aussi s’être rendu compte des « conneries » agitées par la droite anti-immigrés. A cela je ne peux qu’applaudir et me retourner vers les soi-disant élites intellectuelles, pour leur montrer combien ils ont eu tort de mépriser lâchement la seule force qui ait pu produire une telle panique du pouvoir depuis 50 ans. J’ai aussi pu voir en décembre des gens rassemblés sur un rond-point, dans un coin de France rurale, qui discutaient et échangeaient enfin, en me disant presque à l’unisson, « nous ne baisserons plus jamais les yeux ».

C’est une heure cruciale pour chaque individu. L’histoire se fait en ce moment même, et l’on racontera dans plusieurs décennies comment des dizaines de milliers de personnes en France et désormais dans le monde entier sont descendues dans les rues, malgré la répression féroce, pour défendre leurs droits et leur liberté. Orwell écrit dans 1984 qu’à « une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ». Ses propos résonnent plus que jamais, beaucoup de médias travaillant à ce que le mouvement cesse, beaucoup de bourgeois à l’esprit Versaillais étant terrifiés de vous voir prendre conscience peu à peu de la supercherie dont vous êtes les victimes, certains allant jusqu’à suggérer l’idée de vous tirer dessus. Le peuple s’est mis en mouvement, et a pu ainsi sentir les chaines qui l’entravent. Le chien qu’est le gouvernement en place, ainsi que l’appareil qui l’entoure montre les crocs, et soyez en sûrs, si vous ne restez pas soudés il vous dévorera. Alors bravo à vous, bravo pour ce courage et cette détermination face à la Bête. Bravo pour cette réussite dans le maintien d’une unité au sein des difficultés extrêmes rencontrées. Vous n’êtes plus seuls, merci.


                                                                                                                                L.H.